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« Adieu Le Pen » : doc inédit de Serge Moati dans “Infrarouge” le 16 octobre sur France 2

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« Adieu le Pen », c’est le « clap de fin » d’un tournage au long cours pour Serge Moati, du côté de l’autre rive : celle de l’extrême droite française et de son vieux leader, au crépuscule de sa vie. « Adieu le Pen », c’est l’histoire d’un homme et de sa traversée du siècle mais aussi et surtout celle d’un parti « relifté » par Marine qui tente de faire oublier les remugles sulfureux d’un « passé qui ne passe pas ».

 

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photo_bilger_1Ce que j’aurais pu dire après « Adieu Le Pen » de Serge Moati…

Il est clair que Serge Moati est un incomparable chroniqueur de notre vie politique, profonde ou superficielle. Son tour de force est d’être à la fois absent, pour laisser parler l’autre, les autres, et présent, sa personnalité n’étant pas de celles qui méritent d’être mises entre parenthèses.

J’ai eu la chance d’être invité à la projection privée de son dernier film documentaire « Adieu Le Pen », qui offre une vision très éclairante des rapports entre Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, entre le père et la fille. Il me semble que Serge Moati s’est davantage débridé dans ses commentaires : peut-être, subtilement, a-t-il voulu prévenir le reproche récurrent des intolérants inguérissables, celui d’être trop empathique avec Jean-Marie Le Pen. Comme s’il fallait détester les hommes pour ne pas apprécier leurs idées et leurs positions !

A l’issue de la projection, il n’y a pas eu de débat et après une seconde de regret, tant j’adore jeter un peu de provocation dans les consensus que je pressens convenus, j’ai trouvé que le passage direct au buffet constituait une démarche pleine de sagesse.

D’abord, à la suite de ces projections singulières réservées à un public amical quoique parfois professionnel, il est bienséant d’avoir l’admiration ostensible ou pour le moins perceptible. Je déteste les rites, les conventions, les tics qui enferment dans l’adhésion obligatoire et imposent de porter aux nues. Pour prendre l’exemple de Serge Moati, ma dilection pour son oeuvre et son talent n’aurait pas eu de sens puisque le contraire aurait été malvenu en cette circonstance particulière.

Ensuite, je ne suis resté qu’un quart d’heure à la réception qui a suivi le film parce que j’ai perçu subtilement l’étouffement, la bonne conscience et le bloc d’homogénéité d’un public accordé sur le FN et sur le procès de type stalinien à lui intenter, la globalisation sans nuance, le fascisme à nos portes. Au fond le refus de tout ce qu’une intelligence véritable doit comporter et diffuser : de la souplesse, de la précision, de la liberté, aucun préjugé.

Or la ligne idéologique, heureusement battue en brèche par la vie des images et la force du verbe, a été tracée dès la présentation par le producteur : la fille est comme le père et le FN demeure, sous toutes ses latitudes, le diable inaltérable dont le confort intellectuel et le conformisme progressiste ont besoin. Ce parti ne change pas pas plus que ses adversaires.

Pourtant on ne peut pas prétendre que Serge Moati n’avait pas tout tenté pour nous ouvrir les yeux, l’esprit. Le simple rapprochement, même dans les attitudes physiques et l’instinctive, inévitable expansion des natures, entre les scènes dont Jean-Marie était le protagoniste et celles qui mettaient en évidence Marine, révélait la dissemblance. Malgré la délectation ironique de nous confronter souvent à des mines patibulaires et extrémistes en première ligne !

Quand on s’attachait aux propos, bien davantage encore.

Les séquences illustrant l’allégresse collective après les succès électoraux ne montraient pas la présidente du FN sous un jour grotesque et les ambitions qu’elle affichait étaient à la hauteur de la menace qu’elle représentait pour beaucoup. On aurait eu, peu ou prou, le même type de joie à la fois compréhensible et un tantinet vulgaire dans n’importe quel parti, pour peu qu’il y ait eu des avancées et une victoire à la clé.

Au-delà de ces différences en même temps apparentes et signifiantes, il en est une plus radicale qu’une analyse politique de bonne foi fait surgir.

Avec Jean-Marie Le Pen, nous avons été installés dans le domaine de l’indignation éthique et historique et le reste a été en permanence occulté, sans doute parce que ses obsessions le rattachaient irrésistiblement à ce passé et que tout ce qui aurait pu préparer concrètement le FN au pouvoir lui faisait peur. Il est des personnalités qui devinent ne pouvoir compter que sur elles, pour le meilleur et pour le pire. Le Pen est de celles-là : il suffit pour s’en convaincre de voir avec quelle minutie il détruisait dès le lendemain les succès politiques obtenus la veille par sa fille.

Avec Marine Le Pen, on a changé de monde.

Le FN, dorénavant, est inséré dans l’espace politique. On peut estimer son projet « dangereux » comme Alain Juppé ne cesse de le répéter avec clairvoyance, tout en ne méprisant pas son électorat, contrairement à Bernard-Henri Lévy qui récemment a fait d’une multitude désespérée, déboussolée, perdue, souvent modeste, des ennemis de la République.

L’opprobre moral, parce que Marine Le Pen est aux antipodes de la nostalgie et de l’aigreur historiques couvées par son père, ne constitue plus un moyen efficient pour juger le FN, pour le combattre, pour le contredire. Il convient techniquement de pourfendre l’habileté stratégique et tactique de cet immense fourre-tout qu’est devenu le programme de ce parti. Et de mettre en évidence avec pragmatisme et compétence ses impossibilités opératoires et ses facilités tribunitiennes.

Mais nous sommes dans l’univers républicain dans lequel ne prospèrent pas que des concepts de rosière et des délicatesses idéales, quel que soit le parti.

Tant qu’on continuera d’assimiler le FN d’hier à celui d’aujourd’hui, le père à la fille, on se trompera de cible et on favorisera la montée de ce qu’on préfère vaguement et éthiquement dénoncer parce que politiquement on croit qu’on n’y arrivera pas. C’est un changement de cap et d’orientation qu’il s’agit de mettre en oeuvre. Le FN n’est pas ailleurs. Il est en plein dans notre paysage démocratique. Il ne se laissera pas déloger par les voeux pieux ni par la bonne conscience de ceux qui méprisent le peuple. Mais par, enfin, une politique qui sur tous les plans le rendra moins désiré.

Voilà ce que j’aurais pu dire après « Adieu Le Pen » de Serge Moati.

http://www.philippebilger.com/

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