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Larmes à gauche

Si Le Canard enchaîné et Mediapart n’existaient pas, il faudrait les inventer.

On sait ce que je pense du formidable apport, pour la démocratie, la vérité et la justice, du site créé par Edwy Plenel.

Toutes proportions gardées, je le considère comme beaucoup ont lu et admiré les romans de Balzac. Le talent et le génie de celui-ci étaient plus forts que le bric-à-brac fumeux dont il prétendait s’inspirer. Mediapart, pour l’enquête et l’investigation, réunit bien au-delà de l’idéologie de Plenel.

Si on peut regretter un point de vue parfois hémiplégique – par exemple, ce qui importe, ce ne sont jamais les blessures et les violences dont gendarmes et policiers sont victimes mais les seules atteintes causées à des manifestants forcément irréprochables ! -, reste que je n’ose imaginer ce que serait devenue notre République, toutes latitudes politiques confondues, sans l’action obstinée et efficace de ce journalisme qui n’a pour ambition que de laisser rapidement le judiciaire prendre sa relève.

Il est honteux de prétendre que Mediapart a été condamné pour fraude fiscale avec la connotation dégradante qui s’attache à cette qualification alors que personne n’ignore qu’il s’est agi d’un débat de principe ouvert et transparent sur l’application du même taux de TVA que celui de la presse aux sites d’information, conclu par une victoire de l’Etat. Une anticipation honorablement provocatrice. Rien d’indigne donc.

Longtemps, tout en lisant chaque mercredi Le Canard enchaîné, j’ai éprouvé comme une sensation d’insignifiance et d’impudeur, comme si l’on me permettait de regarder par le trou de la serrure des scènes sans réelle portée ni incidence.

Je ne le pense plus du tout aujourd’hui parce que si cet hebdomadaire demeure avec esprit l’espace privilégié pour les anecdotes et les saillies politiques, culturelles et médiatiques, il serait absurde de ne pas admettre que cette part qu’il assume et incarne avec une verve souvent sarcastique et pertinente est constitutive d’une appréhension plus vaste de l’univers et des personnalités publiques.

Il est clair que dorénavant les grandes idées ne sont pas exclusives des petits gestes et que les petites phrases ne jurent pas forcément avec les grands desseins. La personne privée et l’être politique, l’officiel des propos et l’officieux des confidences ne sont plus séparés par un gouffre et éclairent, à leur manière, le citoyen, le lecteur.

Aussi, il est étrangement voluptueux de lire que des ministres se laissent aller à déclarer, au sujet de l’affaire Jouyet : « C’est un coup supplémentaire porté au système hollandais…Tout ça a un côté Pieds Nickelés…On ne sait pas sur quoi ça peut déboucher…Il va rester de toute cette affaire un pouvoir un peu plus déstabilisé… », avec ce résumé cinglant par l’un d’eux : « Pour la plupart d’entre nous, Jouyet est un irresponsable, Hollande un rigolo, Sarkozy un truand, et les journalistes (du Monde) des dingues » et, pour tel autre, cette charge : « Le résumé de la situation est simple : il y a un traître à l’UMP, Fillon ; des amateurs, les socialos ; un branquignol, Hollande ; et un Sarko aux anges ».

Le reste qui serait trop long à citer nous annonce tout de même, de la part d’un pessimiste clairvoyant : « Si l’élection présidentielle avait lieu aujourd’hui, Marine Le Pen serait à 30%. Tout cela va mal finir ».

Pourquoi ai-je évoqué une « étrange volupté » ? Parce que percevoir, derrière la façade des mots creux et de la langue de bois, des soutiens et des apologies mécaniques, de la part d’un camp – en l’occurrence celui de la gauche -, une lucidité amère, une cruauté d’autant plus acide qu’elle accable d’abord ce à quoi on a cru et ceux qu’on a surestimés, représente un plaisir intellectuel pour un citoyen qui place au-dessus de tout sincérité et vérité, le contraire donc de l’attitude présidentielle à l’égard du démenti démenti de Jean-Pierre Jouyet et de l’entêtement à le maintenir à son poste comme si de rien n’était.

Je sais bien que ces aperçus dévastateurs ne seront jamais confirmés publiquement mais cela fait du bien de pouvoir considérer qu’il y a une entente des intelligences, des analyses et des dérisions sous le velours lassant et conventionnel des cocoricos partisans, des affrontements de comédie.

Sous la guerre affichée, le consensus obligatoire qu’impose, dans une discrétion prudente, l’attention au réel. Le caractère univoque du désastre. Il y a des connivences qui dament le pion, en profondeur, aux proclamations. Pourquoi l’officieux, en politique, n’ose-t-il jamais venir à la surface pour enrichir l’officiel et lui donner sens et authenticité ?

Le Canard enchaîné, dont sa longue histoire, démontre qu’il a été très rarement poursuivi et encore moins condamné, en offrant ces phrases à notre réflexion civique participe, sur son registre qui n’est pas mince, à l’émergence décapante d’un sentiment de plus en plus vif, de plus en plus inquiétant : un désabusement partout et de la part de tous.

Que la lucidité soit aussi à gauche ne console pas de ce sombre tableau. On va vers le pire mais, progrès, on le sait de plus en plus et de mieux en mieux.

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Philippe Bilger

http://www.philippebilger.com/blog/2014/11/la-lucidit%C3%A9-est-aussi-%C3%A0-gauche.html

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photo_bilger_1Vais-je avoir le droit de parler de Nicolas Sarkozy ?

Quand Nicolas Sarkozy a été pour la première fois ministre de l’Intérieur et que j’ai approuvé ses coups de boutoir contre certaines pratiques judiciaires en effet discutables, on m’a reproché d’en parler trop.

Quand il a fait cette campagne extra-ordinaire de 2007, j’ai été enthousiaste devant cette invention d’une droite gardant ce qu’elle avait de meilleur et s’enrichissant de ce que la gauche prétendait conserver par devers elle ; naturellement, on m’a blâmé parce que j’en parlais trop.

Quand la promesse d’une République irréprochable s’est retrouvée dans l’enfer des voeux pieux et que la présidence de Nicolas Sarkozy a été ce que l’état de droit a subi de pire avec la complaisance d’affidés et de magistrats « dévoués », forcément on m’a fait grief d’en trop parler.

Lorsque la vulgarité et le narcissisme de notre représentant suprême devenaient tels qu’ils occultaient ce que son action avait d’énergique et sa volonté de rassurant, on m’accablait parce que j’en parlais trop.

Quand sa présidence menacée d’être largement défaite l’a conduit à puiser cyniquement dans le vivier du Front national, lui redonnant ainsi de l’ampleur alors qu’en 2007 il avait su le réduire substantiellement, apparemment j’en parlais trop.

Lorsqu’au moment du choix, on ne m’a laissé à droite qu’une nouvelle candidature de Nicolas Sarkozy et, à gauche, l’attente d’un socialisme raisonnable et démocratique, j’ai franchi le pas, comme une multitude de Français pas plus socialistes que moi, et permis à François Hollande de battre un président déconsidéré, mais on m’a vertement repris puisque, semble-t-il, j’en parlais trop.

Quand Nicolas Sarkozy, feignant la réserve, n’a eu de cesse que d’interdire, par une intimidation constante, le moindre inventaire de son quinquennat et de bloquer toute émergence de rivaux plausibles au sein de son propre camp, je me suis ému devant cette démarche si peu républicaine et, paraît-il, j’en ai trop parlé.

Lorsque Nicolas Sarkozy, englué dans les affaires, a manoeuvré pour empêcher une victoire éclatante de François Fillon contre Jean-François Copé à la tête de l’UMP et placé son parti en fâcheuse posture morale et financière, j’ai pressenti que le ressentiment, le désir de revanche et le souci de sa sauvegarde judiciaire allaient le projeter à nouveau en première ligne, mais qu’on m’excuse d’en avoir trop parlé.

Quand, évoquant son devoir, se prenant pour de Gaulle, alors qu’une majorité de Français déplorent son irruption dans l’espace politique pour s’approprier l’UMP et l’instrumentaliser à son seul bénéfice pour la primaire, à peine 28 mois après sa défaite, affichant un prétendu changement dont il serait vain de compter les innombrables étapes (Le Monde, Libération), je m’indigne et il est clair que j’en parle trop.

Maintenant qu’il a mis fin à son jeu cousu de fil grossier de cache-cache avec la République, que sur Facebook il a posté un message aussi sincère dans sa grandeur et sa noblesse affectées que Cahuzac face à l’Assemblée nationale, qu’il va être courtoisement questionné par Laurent Delahousse sur France 2, qu’il ira de manifestation en manifestation avec le concours de soutiens et de ralliés tristement opportunistes, qu’il portera des coups et qu’il en recevra, qu’il ne sera plus jamais le miracle virtuel de 2007 mais de plus en plus le superfétatoire lassant de 2014, je n’aurai plus aucun scrupule puisqu’on ne pourra plus me dénier le droit d’en parler.

Nicolas Sarkozy, à Paris le 19 septembre 2014.Nicolas Sarkozy, à Paris le 19 septembre 2014. Thibault Camus/AP/SIPA

J’avoue que j’ai peur. François Hollande a été élu à cause de Nicolas Sarkozy et je crains que celui-ci, grâce à François Hollande, se redonne une chance.

L’émission de Frédéric Taddéï dont une partie a été consacrée au « retour » de Nicolas Sarkozy (France 2) m’a littéralement stupéfié. En face d’un Edwy Plenel courageux, pugnace, convaincu et seul à manifester un souci éthique dans l’appréciation de la démarche politique de l’ancien président, on a eu un front composé de personnalités qui, aussi nuancées voire différentes que soient leurs convictions, étaient toutes réunies par l’indifférence qu’elles manifestaient à l’égard de la morale publique, de l’incidence des procédures judiciaires sur Nicolas Sarkozy et, plus globalement, de la personnalité si peu exemplaire de celui qui, à nouveau, survenait comme un importun non désiré. Cette argumentation collective était déprimante car elle laissait croire que les projets politiques, les plans économiques et financiers, la vision sociale, les perspectives internationales étaient autonomes, indépendants en tout cas de la personne qui, dans le meilleur des cas, allaient les élaborer, les servir, les incarner. A les entendre, si ignorants par ailleurs des réalités judiciaires, n’importe qui aurait pu faire l’affaire. Une personnalité de nuit comme un être de lumière. Un politique plombé par les affaires comme un démocrate irréprochable et jamais pris en faute. Face à une telle inégalité, aussi injuste, des perceptions, il faut se battre. On ne peut plus laisser politique et morale faire monde à part !

Enfin, la justice.

Depuis 28 mois, le président de la République ne fait pas bonne figure et son bilan, pour l’instant, est médiocre. Toutefois, si Christiane Taubira n’a pas été et n’est pas un ministre aussi bon qu’elle le pense d’elle-même, force est de considérer que le président et elle, sur le plan des libertés publiques, de la considération due aux magistrats et de l’indépendance dans la gestion des dossiers sensibles, ont inauguré une ère et adopté des pratiques au pire d’indifférence, au mieux d’abstention et qu’il convient de saluer cette positive évolution d’un quinquennat à l’autre.

Certes, Nicolas Sarkozy ne sera sans doute que président de l’UMP mais son implication dans des affaires multiples va l’inciter à faire feu de tout bois. Il est hors de question qu’il s’en prenne aux magistrats comme il s’est permis de le faire lorsqu’il était président. Certains des plus hauts postes judiciaires sont encore occupés par des fidèles, des inconditionnels, des opportunistes, aux ordres hier et prêts à le redevenir en flairant demain.

Tout de même, par rapport à un passé dévastateur pour l’honneur des magistrats, une assurance. Je sais qu’à des postes clés, notamment Premier Président de la Cour de cassation et président du tribunal de grande instance de Paris, la présence de magistrats exceptionnels, aujourd’hui, garantira la justice, et la magistrature qui en est la servante, des abus et des scandales du quinquennat précédent. En espérant qu’aucun Mur des cons ne viendra plus souiller, à cause de quelques énergumènes, l’image de tous les juges auprès des citoyens.

Nicolas Sarkozy est revenu. Il faut en parler. On ne change pas, François Bayrou a raison. On se répète. Il va se plagier.

On se laisse faire ou non ?

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