Articles Tagués ‘Léa Salamé’

 

méduseEddy Chevalier
Professeur agrégé d’anglais, docteur en civilisation américaine

Publié le 21/09/2015 à 16h38

Michel Onfray au théâtre du Rond-Point à Paris, 20 mai 2010 (Perline/Wikimedia Commons/CC)

Le déboulonneur d’idoles le plus populaire de France a encore frappé et, samedi soir, ce sont deux apôtres du cirque médiatico-journalistique qu’il a crucifiés. Plus exactement, il a intellectuellement humilié Yann Moix et Léa Salamé. Rendus humbles, conscients de leur faiblesse et mortifiés, ils sont devenus plus sophistes que jamais. Léa Salamé, déboussolée, s’est raccrochée à des interviews tronquées et Yann Moix, d’habitude si brillant et si prolixe, a aboyé. Ce dernier a d’ailleurs été bien inspiré de mentionner « Le Radeau de la Méduse » et sa troublante prescience concernant les migrants : il illustrait aussi, malgré lui, le naufrage de la bien-pensance médusée de deux chroniqueurs perdant pied.
Léa Salamé, le Florent Pagny des journalistes

A la télévision, les approximations sont légion et les petites phrases, reines. Ainsi, Sa Majesté Salamé, adoubée par toute la seigneurie des médias de Paris, a une conception faussée de l’interview politique. Elle attaque, farouche, pour faire montre, toujours, de sa liberté de penser. Elle est le Florent Pagny des journalistes.

Le but n’est certainement pas de démolir celle qui, après avoir répondu très sèchement à la sublime mais pathétiquement robotique Ophélie Meunier dans « Le Tube », révélait la semaine passée qu’elle n’avait pas confiance en elle. Pourtant, s’intéresser au bon fonctionnement d’une république et d’une démocratie passe forcément par une auscultation de ses poumons devenus cœur : ses médias. D’où vient donc la légitimité de ceux qui donnent des leçons devant et à des millions de téléspectateurs ? Voilà une vraie question qu’on aimerait (lui) poser sans agressivité. Interrogation d’autant plus pressante que l’acolyte de Patrick Cohen le matin sur France Inter semble obnubilée par les raccourcis.

Elle voulait qu’Onfray lui dise : « Oui, je vote Marine Le Pen ». Elle tendait des pièges, guettait et, affairée, n’écoutait pas. Le philosophe est pourtant clair : les réponses aux questions complexes et urgentes sont forcément tortueuses. Quoi qu’elle en pense, il ne s’agit ni de se défausser ni de mentir. Mais de prendre le temps d’expliquer. Sa grille de lecture, étriquée et obscure, est très souvent exprimée de la façon suivante : « [Nom de l’invité qu’elle espère chahuter pour prouver au monde et à elle-même qu’elle est libre, pugnace et légitime], est-ce que OUI ou NON… ? » Triste binarité d’une pensée Facebook où le simple étalon est un morne et unique like.
Approximations et déformations

Le « ça vous fait jouir » de Michel Onfray à son égard était bien moins misogyne que philosophique : de toute évidence, elle éprouve un vif plaisir lorsqu’elle débusque, pense-t-elle, le paradoxe ou le scandale. On la sent prête à bondir lorsqu’elle demande, déjà indignée, « qu’entendez-vous par “politique islamophile” ? » N’est pas Edward Snowden qui veut… L’enjeu est autre : montrer, longuement et par circonvolutions nécessaires, que la question des migrants n’est pas qu’émotionnelle mais économique et géopolitique. Léa Salamé, comme n’importe quel journaliste en réalité, devrait avoir moins peur de Marine Le Pen que des amalgames. Son extrait audio d’une interview de Michel Onfray, biaisé et mutilé, où la question a été oblitérée pour mieux lui faire dire son contraire, est très symptomatique.

Tout comme les approximations d’Emilie Frèche, la romancière d’« Un Homme dangereux », présente sur le plateau et qui, trop occupée à admirer les pervers, a multiplié les confusions lors de ses questions au philosophe fils de paysan. Avoir écrit un roman à clef sans vouloir l’avouer a peut-être abîmé sa notion de vérité, aussi romanesque fût-elle…

Même constat pour Léa Salamé : depuis quand une interview dans le Figaro ne déforme pas les propos ? Et « truquable » ne veut pas dire « truqué » : « Jamais une erreur les mots ne mentent pas » écrivait Eluard. Elle qui ne peut s’empêcher de dire « pardonnez-moi, mais… » toutes les six phrases a tout simplement été atomisée.
D’où parlez-vous, Yann Moix ?

Onfray est d’une intelligence rare et stellaire. Son vrai cosmos, c’est le respect du verbe. Enfin quelqu’un qui agit et refuse le pouvoir. Peut-on trouver aujourd’hui un homme plus inspirant ? Ce qui fait de l’homme un vrai rebelle est son refus du pouvoir politique. Il a lu, lui, « La République » de Platon et a bien compris, comme Rousseau, que ce « n’est point un ouvrage de politique comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leur titre : c’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait. »

Onfray pense, comme Nietzsche, qu’un système de pensée est toujours d’abord l’expression d’une singularité propre dont il convient de connaître les limites physiques pour en sonder la véritable portée intellectuelle. Voilà pourquoi il était bien inspiré de signaler que Moix, romancier hors pair, subtil et lumineux, était un mondain. Il fallait éclaircir, en bon philosophe, d’où parlait Yann Moix pour parfaitement le comprendre : de chez Grasset, l’épicentre germanopratin d’un discours idéologique à grand tirage.

Et lorsqu’Onfray (re)dit qu’il n’a pas voulu jouer le rôle du chroniqueur du samedi soir pour ne pas s’arroger une part du pouvoir, il pique au vif un Yann Moix qui, horrifié de se savoir second choix, multiplie les invectives en oubliant qu’il est grassement payé pour dialoguer. Et non confisquer une parole qui le castre en oblitérant son unicité, qu’il a désespérément bâtie de mégalomanies littéraires en films iconoclastes. Tant que son ego est blessé, malheureusement, les migrants restent dans les limbes.

Voici la véritable leçon d’Onfray : pour changer les gens, les choses et donc le monde, il faut, d’une façon ou d’une autre, enseigner. Étymologiquement signaler, désigner. Pointer du doigt non pour mettre à l’index mais pour montrer la voie. Pour qu’enfin arrive, par un art de jouir intellectuel et un souci du plaisir puissant et hédoniste, rebelle et libertaire, le crépuscule des idiots.

http://blogs.rue89.nouvelobs.com/culture-pop/2015/09/21/et-si-michel-onfray-etait-lhomme-le-plus-intelligent-de-france-234972

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Taubira face à Caron à «ONPC» : jamais on n’a autant regretté Zemmour, Naulleau et Polony !

FIGAROVOX/HUMEUR – La ministre de la justice, Christiane Taubira, était l’invitée d’On n’est pas couché, présentée par Laurent Ruquier. Philippe Bilger, magistrat honoraire, a regardé l’émission pour FigaroVox.
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Chaque semaine, Philippe Bilger prend la parole, en toute liberté, dans FigaroVox. Il est magistrat honoraire et président de l’Institut de la parole. Il est l’auteur de «Contre la justice laxiste», publié aux Éditions de l’Archipel (2014). Son dernier livre un roman judiciaire intitulé «72 heures» (Lajouanie) est disponible depuis le 4 décembre.

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L’émission du samedi soir, animée, plutôt absorbée par Laurent Ruquier, porte si mal son nom: On n’est pas couché!

Alors qu’il y a des moments où, au contraire, on se couche tout le temps.

J’ai été étonné quand j’ai lu que Christiane Taubira était l’invitée politique du 21 février parce qu’en général, elle s’est fait une spécialité non seulement de la rareté médiatique – en hommage personnel à son caractère précieux – mais de sa volonté, quand elle offre sa présence, d’échapper à toute véritable contradiction.

En l’occurrence je lui reconnais un grand mérite: elle avait compris ce qui l’attendrait.

Elle est venue, elle a parlé, elle a vaincu. Évidemment sans gloire mais avec la tranquille arrogance de qui domine par l’oralité et subjugue par l’incapacité où se trouve autrui de lui opposer la moindre réplique argumentée et compétente.

Le plateau était composé de telle manière, avec ce mélange vulgaire de promotion narcissique et corporatiste – la série Chefs étant vantée, la télévision se célébrant elle-même – et d’idéologie dominante et rigolarde, que la garde des Sceaux était assurée d’avoir des alliés et des admirateurs quasiment partout.

Philippe Torreton, dont la pureté revendiquée n’est pas contradictoire avec l’appétence médiatique, François Rollin dont on aurait pu espérer mieux, Aymeric Caron qui est demeuré dans sa ligne plus que favorable à Christiane Taubira et Léa Salamé qui en matière de justice ne pouvait faire qu’avec ce dont elle disposait. Plus Laurent Ruquier davantage préoccupé par ses bons mots réels ou prétendus que par l’instauration d’une contradiction authentique.

Univers exemplaire donc, si j’ose dire, incestueux par la connivence et la complaisance et gangrené par l’ignorance.

Quand on a la chance exceptionnelle d’avoir une Christiane Taubira en face de soi et qu’on maîtrise un peu la psychologie, on ne favorise pas avec enthousiasme et sans pudeur la double faiblesse de sa nature. D’une part la très haute opinion qu’elle a déjà d’elle-même – l’encens a été déversé avec profusion – et d’autre part sa propension à nous inonder de son verbe en nous faisant croire qu’il a été ou sera de l’action.

Difficile, il est vrai, de rompre le cours d’un monologue à peine troublé par quelques aimables et respectueuses interpellations cherchant à donner le change et à persuader les téléspectateurs que la ministre de la Justice était questionnée. Alors qu’elle n’était que courtisée.

On soutiendra que c’est la rançon de ce divertissement qui se pique de gravité et de pensée au cours d’une parenthèse de moins en moins crédible, plausible. Cela aurait été un miracle que la programmation publicitaire fasse apparaître un contradicteur de qualité sur le fond.

Je n’ai jamais plus regretté l’absence d’un Eric Zemmour, d’un Eric Naulleau, d’une Natacha Polony qu’au cours de cet entretien à la fois long et unilatéral. Rien ni personne n’ont entravé la marche irrésistible de Christiane Taubira vers l’adoration d’elle-même.

Avec une parole profuse, lyrique, emplie de généralités miséricordieuses et brillantes. Mais fuyant aisément la quotidienneté médiocre et dangereuse de sa politique pénale – on a été ravi d’apprendre qu’elle en avait une! – puisque sa logorrhée avait toute latitude pour échapper à la pauvreté dogmatique d’un bilan et au réquisitoire d’un peuple français oublié, méprisé dans ses peurs et ses attentes.

Je n’aurais pas accepté de demeurer ainsi devant un spectacle à la fois crispant et vide puisqu’il n’apprenait rien, ne prenait rien en compte de ce qui n’était pas lui dans son autarcie artificielle et, profondément, se moquait du citoyen. S’il ne s’était pas agi justement d’une exigence démocratique fondamentale: a-t-on le droit, pour se parer indûment des plumes de paon, de s’approprier une rigueur voulue par d’autres et des mesures dont on n’a pas approuvé la nécessaire sévérité?

Plus que jamais on est resté à la porte du débat qui aurait eu lieu d’être: sur l’état des prisons, sur la déplorable loi édictant non pas une contrainte mais une douceur pénale, sur le projet heureusement retardé visant à rendre encore plus molle et compassionnelle la justice des mineurs, sur l’abolition des rares dispositions à sauver du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Sur une philosophie doctrinaire et aveugle – le «marqueur de gauche» comme a dit François Hollande qui n’est pas dupe da sa tactique en l’occurrence cynique – aussi éloignée d’un état de droit ferme et honorable que Christiane Taubira d’un examen de conscience modeste et lucide sur elle-même.

A la longue, c’est une forme de nausée qui vous envahit. Cette manière honteuse dont le peuple français est exilé de son propre espace pour que lui soit substituée une communauté rêvée, fantasmée et arbitraire. La multitude dont Christiane Taubira a besoin. Des citoyens à éduquer et des transgresseurs à ménager.

Notre garde des Sceaux voudrait être une Antigone avec des mains. Mais c’est une Antigone habile et protégée au-delà de tout et ses mains n’ont pas saisi ni empoigné grand-chose.

Le comble est venu à la fin. Alors que tout s’était merveilleusement déroulé pour elle car rien de réel n’avait entravé l’enchantement d’elle-même et de sa singularité, on a donné le coup de grâce.

François Rollin, comme un cheveu sur cette pantalonnade, une digression sur cette catastrophe, a porté aux nues Christiane Taubira parce qu’elle avait fait un beau discours – «sans notes» – lors de l’enterrement de Tignous. Voilà qui était décisif pour la qualité technique et démocratique d’une ministre de la Justice qui précisément se sert de la parole pour se détourner de l’intolérable présent!

On devine comme Christiane Taubira a été ravie de cet hommage ultime et intempestif. Avec un sourire qu’elle sait rendre merveilleux, elle a charmé Rollin en lui promettant de l’embrasser «dans les coulisses».

Le pire, le scandaleux, c’est que, tout au long de cette époustouflante supercherie intellectuelle et politique, celui qui est resté désespéré dans les coulisses était condamné au silence.

Le peuple français. Le vrai. L’insupportable.

SOURCE: http://www.lefigaro.fr/vox/medias/2015/02/22/31008-20150222ARTFIG00056-taubira-face-a-caron-a-onpc-jamais-on-n-a-autant-regrette-zemmour-naulleau-et-polony.php

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