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La Twittosphère : un cloaque pour les mots ?

Au mois d’octobre 2013, Jean Bordeau, assistant parlementaire du sénateur Jean-Pierre Michel, tweetait que Marion Maréchal-Le Pen était « une conne » et une « salope ».

Poursuivi pour le délit d’injure publique, il a soutenu, le 24 octobre, qu’il visait « l’élue et non la femme » et s’est défendu d’être « sexiste ou misogyne ».

Son conseil, Maître Charrière-Bournazel, a plaidé, sans surprise, la relaxe au nom de la liberté d’expression et parce que l’empoignade s’inscrivait dans le cadre d’un « combat politique », l’élection cantonale partielle de Brignoles dans le Var remportée en définitive par le FN.

Le jugement sera rendu le 28 novembre et il est probable que le tribunal correctionnel de Paris suivra les réquisitions du ministère public en faveur de la condamnation du prévenu (www.20 minutes.fr).

Pour n’être pas gravissime, cette affaire est révélatrice des dérives que connaît le langage, d’un usage de la parole de plus en plus brut et, généralement, du délitement de la politesse qui devrait imposer, quelle que soit la contradiction sur le fond, la correction de la forme.

Comment Jean Bordeau pense-t-il s’exonérer en distinguant artificiellement l’élue et la femme et en déniant tout sexisme sans même percevoir la vulgarité et le caractère scandaleux des mots en eux-mêmes, comme si ces derniers pouvaient être concevables dans telle ou telle position ou configuration ?

« Conne » et « salope » constituent intrinsèquement une absolue dégradation du débat public et une triste démonstration de la baisse du niveau de nos élites, à quelque niveau qu’elles se situent. Parler de la sorte à quelqu’un, tweeter sur quiconque de cette manière, connu ou inconnu, homme ou femme, est une démarche signalant plus la piètre qualité de l’insulteur que la possible bassesse de l’insulté.

Cet épisode me touche d’autant plus qu’il a pour cadre Twitter et qu’avec mes 18 000 abonnés, je commence à avoir une idée assez précise des ombres et des lumières de ce formidable moyen de communication.

Il serait injuste d’intenter, à lui seul, un procès à charge. En effet je suis de plus en plus frappé, dans les entretiens de la presse écrite ou dans l’audiovisuel, par le fait que beaucoup d’artistes, acteurs, réalisateurs ou chanteurs, même parfois courtois dans le privé, se sentiraient déshonorés si à intervalles réguliers ils ne proféraient pas un gros mot, un juron ou une exclamation ordurière. Il est obligatoire d’être débridé dans la pire acception de ce terme. Une spontanéité se laissant aller.

Les politiques ne sont plus en reste et s’imaginent plaire au peuple quand ils débraillent le langage alors qu’au contraire, ils le déçoivent profondément. La personne comme les mots ne peuvent se passer d’allure.

La Twittosphère, au regard de l’expérience que j’en ai, offre à certains – ils sont heureusement rares à cultiver cette pratique indécente – l’opportunité d’extérioriser à la fois la pauvreté offensante de leurs propos et donc l’indélicatesse de leur être.

Je laisse de côté la multitude de ces contradicteurs qui ne tiennent aucun compte des réponses qu’on fait, qui en plus ne s’informent que sur Twitter et donc sont totalement sommaires voire infirmes sur le plan de la contradiction, ou n’éprouvent qu’une envie, celle de mordre les mollets de celui qui a tweeté, sans rien connaître de lui la plupart du temps, plutôt que riposter sur le fond. Pour prendre un exemple, combien de fois m’a-t-on reproché un antisarkozysme obsessionnel sans jamais battre en brèche la réalité de mes constats !

La catégorie à laquelle je m’attache dans ce billet est composée de ceux qui non seulement ne savent pas résister à la tentation de l’insulte mais s’y abandonnent avec volupté, avec sadisme, avec frénésie. Ils sont déçus quand la susceptibilité qu’ils espéraient blesser leur renvoie le boomerang avec de la vigueur mais plus de tenue !

L’obligation d’user de 140 caractères seulement n’est pas une excuse. Elle peut justifier le paradoxe, la provocation, l’insolence, la banalité ou la critique. L’adhésion ou la réprobation. Il n’y a rien en elle qui contraindrait à la dégradation des mots, à l’indignité du langage, à la dévastation de ce magnifique outil humain qui nous a été dévolu pour le meilleur et que certains ont dénaturé jusqu’au pire. Il n’y a rien en elle mais tout dans le twittos qui jouit de sa forme odieuse et, pense-t-il, de la certitude de faire mal.

Mais, au milieu des approximations, des confusions et des vitupérations, comme une grâce, des tweets aimables quoique critiques, des tweets intelligents, spirituels et stimulants, des tweets plus soucieux de fraternité que d’invectives, des tweets qui ne font pas de Twitter un cloaque mais une aubaine, une chance.

Plus que jamais, la passion de la liberté d’expression est une passion noble. Elle doit d’autant plus être magnifiée et incarnée qu’ici on la dévoie et que là on prétend l’étouffer.

Il faut la préserver de ses faux amis et de ses vrais massacreurs.

http://www.philippebilger.com/

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