FRANCE đŸ‡«đŸ‡· (Quai d’Orsay) : Françoise Nicolas raconte la tentative de meurtre perpĂ©trĂ©e au BĂ©nin (page 3)

Publié: 3 juin 2022 dans 1 - Revue de presse - Journaux tĂ©lĂ©visĂ©s - Videos, 4 - REGALIENNES, AFRIQUE, CAC 40, concussion, Corruption, Les Menteurs, Les tartuffes, RĂ©flexions
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L’agression.

A mon retour de vacances, dĂ©but janvier 2010, j’étais devenue aphone. J’avais Ă©tĂ© contaminĂ©e par un virus habituel Ă  Cotonou. C’était trĂšs handicapant au quotidien et je consultai mon mĂ©decin-traitant Ă  plusieurs reprises. J’en informai ma hiĂ©rarchie et plus particuliĂšrement le nouveau COCAC et son adjoint.

J’avais des rapports cordiaux avec la collĂšgue dont je partageais le bureau depuis mon arrivĂ©e au sein de l’ambassade, une BĂ©ninoise recrutĂ©e locale, mariĂ©e Ă  un franco-bĂ©ninois.

Toutefois, en ce dĂ©but d’annĂ©e, je relevais une certaine agressivitĂ© de sa part, que j’imputais sans y prĂȘter attention Ă  mon impossibilitĂ© de communiquer par oral et donc de rĂ©pondre aux appels tĂ©lĂ©phoniques.

C’est dans ce contexte que cette collĂšgue me reprocha de ne pas avoir rĂ©pondu au salut d’un jeune BĂ©ninois. Je ne l’avais pas entendu entrer dans notre bureau car j’étais absorbĂ©e par la prĂ©paration d’un dossier. Elle m’accusait d’avoir manquĂ© de courtoisie. Du coup, ma collĂšgue se murait dans une attitude renfrognĂ©e, me considĂ©rant dĂ©sormais avec une certaine hostilitĂ©. Je n’y prĂȘtai pas une attention particuliĂšre, absorbĂ©e par ma charge de travail. Ma collĂšgue Ă©voqua cette situation une semaine plus tard auprĂšs de nos supĂ©rieurs, le COCAC et son adjoint, et j’étais alors amenĂ©e Ă  donner toutes explications Ă  ces derniers (toujours par Ă©crit Ă  cause de mon aphonie) et Ă  contester le bien-fondĂ© des reproches formulĂ©s Ă  mon Ă©gard. Je rĂ©digeai un courrier Ă©lectronique en m’expliquant, m’étonnant de la dĂ©marche et du comportement de ma collĂšgue de bureau.

Le lendemain matin, 14 janvier 2010, aprĂšs que j’eus rejoint mon bureau Ă  l’ambassade, ma collĂšgue me reprocha le contenu de cet email adressĂ© Ă  nos supĂ©rieurs. Je rĂ©pondis alors (toujours par Ă©crit puisque je ne pouvais parler) que je ne l’avais nullement insultĂ©e comme elle le prĂ©tendait.

C’est dans ces conditions, venant Ă  peine de m’asseoir Ă  mon bureau pour reprendre mon travail que je la vis se lever, contourner son bureau, saisir un cintre accrochĂ© Ă  la porte d’entrĂ©e avec lequel elle me frappa Ă  la tĂȘte tout en m’agrippant par les cheveux. Elle me plaqua alors contre des Ă©tagĂšres et chercha Ă  me crever les yeux avec un objet pointu. Pour me dĂ©fendre, je ne pus que fermer les yeux de toutes mes forces et mordre au hasard. Alors, ma collĂšgue me serra le cou, ce qui entraĂźna un Ă©touffement. Je commençai Ă  perdre connaissance et je me sentis mourir.

C’est Ă  ce moment que l’Ă©tau sur ma gorge se desserra: un homme d’entretien venait d’entrer dans le bureau car il avait entendu un bruit anormal. Il s’y prit Ă  trois fois pour me dĂ©livrer.

J’étais par terre, Ă  demi-consciente. En reprenant mes esprits, bien qu’encore dans le vague, je reconnus me regardant, l’ambassadeur, le COCAC et son adjoint. Un gendarme de l’ambassade traversa le bureau en courant et vint Ă  la rescousse pour maĂźtriser mon agresseur.

Je fus emmenĂ©e Ă  un cabinet mĂ©dical voisin oĂč le mĂ©decin Ă©tablit un certificat de coups et blessures et prit des photos de mes blessures. Il me fut prescrit un premier arrĂȘt de travail de 8 jours, suivi de prolongations (au total je serai arrĂȘtĂ©e cinq mois dont deux mois d’hospitalisation en France). Pour sa part, ma collĂšgue dĂ©posait plainte au commissariat de Cotonou pour un doigt mordu et un ongle cassĂ© par ma faute pendant l’agression (10). Elle soutenait m’avoir simplement menacĂ©e d’un cintre (version radicalement incompatible avec mes blessures).

Et je me suis trouvée confrontée à la situation suivante:

Des reprĂ©sentants de l’ambassade venaient quotidiennement Ă  mon domicile pour Ă©voquer mon renvoi immĂ©diat en France sans autre forme de procĂšs. L’ambiance Ă©tait tendue : les convocations au commissariat de Cotonou qui m’étaient transmises via l’ambassade me parvenaient soit avec des jours, soit avec des heures de retard, pour aboutir finalement Ă  une transmission de main Ă  main avec l’irruption Ă  mon domicile d’un commissaire de police accompagnĂ© d’un homme armĂ© (11).

J’étais toujours dans un Ă©tat de choc consĂ©cutif Ă  l’agression.

Je dĂ©couvrirai l’explication Ă  tous ces Ă©vĂ©nements plus d’un an aprĂšs les faits, Ă  la fois et simultanĂ©ment, par la presse spĂ©cialisĂ©e et par la dĂ©fense du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres devant le tribunal administratif de Paris amenĂ© Ă  justifier mon renvoi brutal en France et ma mutation d’office. La Lettre du Continent, une lettre confidentielle spĂ©cialisĂ©e sur l’Afrique, l’explique en rapportant l’incident en mars 2011 : «  Pour qui ne la connaĂźt pas, l’ambassade de France au BĂ©nin est l’une des plus agrĂ©ables en Afrique. IdĂ©alement situĂ©e au bord du littoral, entre brise marine et odeur de brochettes, le bĂątiment bordĂ© de jardins est plutĂŽt spacieux au regard de l’intĂ©rĂȘt gĂ©opolitique de ce pays pour Paris. Mais le 14 janvier 2010, c’est plutĂŽt jour de guĂ©rilla Ă  la chancellerie! Retour sur les faits. Dans la matinĂ©e, une violente altercation est survenue entre la vice-consule, Madame X, en poste depuis 2008, et une collĂšgue bĂ©ninoise partageant le mĂȘme bureau, Madame Y. Hurlements, insultes, claques, coups de cintre sur la tĂȘte, Ă©tranglement
 . Les deux femmes sont sĂ©parĂ©es par le gendarme de l’ambassade. La diplomate qui affirme avoir Ă©tĂ© agressĂ©e en raison de l’hostilitĂ© de sa collĂšgue Ă  son Ă©gard, tombe Ă  terre, Ă  demi-inconsciente. Elle obtiendra deux mois d’arrĂȘt de travail en France oĂč elle sera Ă©galement hospitalisĂ©e. EmployĂ©e sous contrat local, la ressortissante bĂ©ninoise explique pour sa part avoir Ă©tĂ© mordue Ă  ma main. Elle portera plainte le lendemain. Mais l’incident a rapidement pris une tournure diplomatique. Car (la ressortissante bĂ©ninoise) n’est pas n’importe qui : c’est une proche de Marcel de Souza, beau-frĂšre et directeur de campagne de Yayi Boni » (12) , le prĂ©sident du BĂ©nin alors candidat Ă  sa rĂ©Ă©lection.

Dans un autre numĂ©ro, La Lettre du Continent prĂ©cisera qu’elle « est la mĂšre d’un enfant nĂ© d’une relation hors mariage avec Marcel de Souza, actuel ministre du Plan, qui est par ailleurs le beau-frĂšre des prĂ©sidents bĂ©ninois, Thomas Boni Yayi, et togolais, Faure GnassingbĂ© » (13).

Tout le monde savait, sauf moi. Et j’étais pour le ministĂšre « la » responsable de l’agression. Une semaine aprĂšs les faits, le 21 janvier 2010, une lettre de l’ambassadeur Ă©tait apportĂ©e Ă  mon domicile. « Le 14 janvier dernier au matin, un grave incident est intervenu entre vous-mĂȘme et un autre agent de cette ambassade. Depuis cette date, cet Ă©vĂšnement qui mobilise quotidiennement plusieurs de mes proches collaborateurs et moi-mĂȘme, a suscitĂ© une forte Ă©motion au sein des personnels de cette ambassade, mais aussi des autoritĂ©s bĂ©ninoises ». L’ambassadeur prĂ©cisait qu’une intervention du premier conseiller avait Ă©vitĂ©, le matin mĂȘme, que la police ne m’interpelle Ă  mon domicile pour ĂȘtre interrogĂ©e. Je fus informĂ©e que la dĂ©cision de mon rappel en France avait Ă©tĂ© prise. « Il s’agit d’une mesure conservatoire, prise dans votre intĂ©rĂȘt et visant Ă  prĂ©venir une mesure d’expulsion du territoire bĂ©ninois qui pourrait ĂȘtre prise Ă  votre encontre; en revanche, elle ne suspend pas les Ă©ventuelles suites judiciaires de cette affaire ». DĂšs le lendemain, je quittai le BĂ©nin Ă  bord d’un vol Air France, sans ĂȘtre en Ă©tat de faire moi-mĂȘme ma valise, en abandonnant tous mes biens, en perdant un an de loyers dĂ©jĂ  versĂ©s.

Un tĂ©lĂ©gramme diplomatique de l’ambassadeur, datĂ© du 5 fĂ©vrier 2010, confirma la proximitĂ© de mon agresseur avec le pouvoir bĂ©ninois et prĂ©cisait que l’agression avait agitĂ© en haut lieu : « Le ministre [de la Justice, de la LĂ©gislation et des Droits de l’Homme] a soulignĂ© le fait que cet Ă©vĂšnement avait suscitĂ© une vive Ă©motion dans diffĂ©rents cercles proches du pouvoir, au regard de la qualitĂ© de la personne impliquĂ©e [ma collĂšgue] et de son Ă©tat aprĂšs l’incident ». Selon le rĂ©cit qu’en livre l’ambassadeur, le ministre aurait avancĂ© « qu’il convenait de traiter cette affaire avec discrĂ©tion, car ni le BĂ©nin ni la France n’avaient Ă  y gagner ».

«Une « discrĂ©tion » efficace puisque dans ce mĂȘme tĂ©lĂ©gramme diplomatique, l’ambassadeur soulignait que « dans un pays oĂč il est facile pour des raisons « alimentaires », de faire paraĂźtre des articles de presse, je note qu’aucune information relative Ă  cette affaire n’a Ă©tĂ© diffusĂ©e Ă  ce jour ». Mais c’est Ă  la fin de ce tĂ©lĂ©gramme, dans la partie rĂ©servĂ©e aux commentaires, que le diplomate fit part de son soulagement
 que cette affaire ne soit pas venue polluer une visite de Carla Bruni-Sarkozy au BĂ©nin. « Son dĂ©part (de Madame X.), Ă©crit l’ambassadeur, a par ailleurs empĂȘchĂ© l’apparition d’un « irritant » dans nos relations bilatĂ©rales et la diffusion dans la presse locale d’une version des faits qui nous aurait Ă©tĂ© dĂ©favorable (Ă  quelques jours de la visite au BĂ©nin de la premiĂšre dame de France)». Le passage de l’ancien mannequin Ă  Cotonou, les 26 et 27 janvier 2010, en tant qu’ambassadrice du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, put donc se dĂ©rouler sans encombre (14) »

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J’étais dĂ©finitivement Ă©cartĂ©e de mon poste : « l’empĂȘcheuse de tourner en rond » Ă©tait Ă©liminĂ©e. En France, dans les heures suivant mon retour, j’étais admise au service des urgences d’un hĂŽpital.

Au total, les suites de l’agression entraĂźneront cinq mois d’arrĂȘt dont 43 jours d’hĂŽpital, des annĂ©es de traitement.

La Direction des Ressources Humaines du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres me mettra d’emblĂ©e en position de coupable :

– sans m’accorder le bĂ©nĂ©fice du droit d’ĂȘtre entendue par un conseil de discipline que je rĂ©clamai puisqu’il Ă©tait sous-entendu que j’étais l’agresseur ;

– en me retournant mes factures d’ambulances et autres au motif que c’était Ă  moi de « prouver (que je n’avais pas) initiĂ© le combat ou pris une part active » (15) , en niant la gravitĂ© des consĂ©quences de l’agression qualifiĂ©es de « bĂ©nignes », de simples « griffures » qui ne mĂ©ritaient donc par une procĂ©dure de reconnaissance d’accident de service (16) ;

– en s’exonĂ©rant de toutes ses obligations lĂ©gales: pas de dĂ©claration de l’agression au ComitĂ© d’HygiĂšne de SĂ©curitĂ© et des Conditions de Travail (CHSCT), pas de reconnaissance de l’accident de service, pas de protection fonctionnelle, etc.

Depuis, il m’est appliquĂ© avec constance ce que l’on m’explique ĂȘtre « la politique du noeud coulant » au mĂ©pris de la loi relative aux droits et obligations des fonctionnaires (17) qui organise leur protection par leur administration (et « accessoirement », au mĂ©pris de la protection diplomatique et de la protection consulaire due Ă  tout citoyen français Ă  l’étranger).

Tout cela ne peut que me donner Ă  penser qu’il existe une volontĂ© de mon administration de faire en sorte que cette agression soit non existante (de l’Ă©touffer). La Lettre du Continent, dĂ©jĂ  citĂ©e, s’en Ă©tonnera: « Depuis son retour en France, cette fonctionnaire n’a, curieusement, Ă©tĂ© entendue par aucune commission de discipline du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres. Elle n’a pas davantage Ă©tĂ© sanctionnĂ©e ou mise Ă  pied pour faute. Alors ? Son cas, qui a fait l’objet de la prĂ©face de l’ouvrage de Franck Renaud « Les diplomates. DerriĂšre la façade des ambassades de France » est sensible » (18) du fait de la condition sociale de l’amant de son agresseur


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10 – Sa plainte disparaĂźtra peu aprĂšs du commissariat de Cotonou

11 – Mon avocat bĂ©ninois dĂ©noncera les obstructions de l’ambassade par courrier du 19 janvier 2010 adressĂ© au commissaire concernĂ©. Il ne rĂ©ussira Ă  dĂ©poser ma plainte au BĂ©nin qu’un mois et demi plus tard.

12 – La Lettre du Continent, n°608, 24 mars 2011.

13 – La Lettre du Continent, n° 624, 1er dĂ©cembre 2011

14 – Extrait de « Les diplomates. DerriĂšre la façade des ambassades de France », de Franck Renaud, Nouveau Monde Ă©ditions, juin 2011, page 13.

15 – Courrier de la DRH du 8 avril 2010.

16 – Mail de la DRH du 18 fĂ©vrier 2010.

17 – Loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaire

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