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AFFAIRE BOULIN

Pourquoi je suis passé de la version officielle du SUICIDE à celle de l’ASSASSINAT.

Par Jean Pierre Courtel

En 1979 j’étais inspecteur au groupe criminel du S.R.P.J. de Versailles.

Le 30 octobre 1979, mon groupe étant de permanence, l’inspecteur Divisionnaire Pierre Ramat, est passé me chercher à mon domicile, puis nous nous sommes rendus au service.Là, nous étions attendus par le commissaire divisionnaire Brémond, sous chef du SRPJ qui nous a ordonné de partir immédiatement à la recherche d’une personne qu’il n’a pas nommé, dans une direction qu’il n’a pas indiqué. Devant notre étonnement, il a précisé qu’une personnalité avait disparu ajoutant, que les recherches devraient se faire dans la région de Rambouillet. Enfin, il a dit que des renseignements complémentaires nous seraient communiqués par radio.Nous sommes immédiatement partis, tous les deux dans la direction indiquée.

En cours de route, comme prévu nous avons reçu des informations nous apprenant que le disparu était un ministre susceptible de mettre fin à ses jours, vraisemblablement par noyade. C’est pourquoi nous avons été dirigé vers les étangs de Hollande.

Après des recherches dans le périmètre considéré, nous sommes arrivés au chemin conduisant à l’étang Rompu,.deux gendarmes motocyclistes en interdisaient l’entrée et ont refusé de nous laisser passer. Après un échange verbal assez vif ils ont libéré l’accès.Nous avons roulé sur ce chemin et, arrivé à hauteur de l’étang, ce qui m’a frappé c’est le nombre de gendarmes présents. Ils étaient positionnés sur la gauche du chemin, face à l’étang. Sur la berge à quelques mètres du bord de l’eau, un véhicule automobile de marque Peugeot, plus loin et à droite de cette voiture, un camion de pompiers. Au milieu du chemin deux officiers supérieurs dont le colonel Pépin. Et, dans l’eau à environ six ou sept mètres un corps la tête vers le fond laissant voir les cheveux argentés et le dos. Pour le moins, notre arrivée a été peu appréciée par ces officiers.. Après une brève présentation, le colonel Pépin a ordonné aux pompiers, qui se trouvaient déjà dans l’eau, de sortir le corps. Mon chef de groupe a émis une objection concernant cette manoeuvre qui, en l’absence de l’identité judiciaire, lui semblait prématurée.Faisant fi de cette observation , le colonel Pépin a réitéré son ordre, que les pompiers ont exécuté. Pour ce faire, ils se sont approchés du corps, le laissant dans sa position, ils l’ont fait pivoter pour l’amener vers la berge, où ils l’ont déposé.Dès qu’ils se sont retirés, un gendarme s’est approché du corps, l’a enjambé et, étant face au visage, a desserré sa cravate.

Concernant la sortie du corps je tiens à préciser les points suivants :

1) – N’étaient présents à ce moment que les pompiers, les gendarmes et deux policiers Pierre Ramat et moi.

2) – Compte tenu de l’endroit où je me trouvais je n’ai vu le corps que de profil (le gauche) et j’ai vu un visage blafard (très blanc) celui d’un noyé. Ultérieurement, dans une déclaration faite à Benoit Collombat, j’ai dit « je n’ai peut être pas vu ce que j’aurais dû voir » je reconnais que cette phrase peut prêter à confusion, pour lever toute ambiguïté, je précise que j’étais à une certaine distance et que le corps était plongé
depuis plusieurs heures dans une eau à 10°. Mais surtout ce qu’il faut dire c’est que je n’ai procédé à aucune constations.

Ensuite j’ai vu arriver le commissaire divisionnaire Brémond, le commissaire principal Tourre et l’inspecteur Lepache .Cette arrivée a déclenché un « affrontement » choquant et déplacé entre les commissaires et les officiers de gendarmerie, au sujet de la saisine.

Puis, le Procureur général Chalret est arrivé, accompagné d’un Préfet. La querelle concernant la saisine a repris avec, pour arbitre, ce magistrat, lequel a calmé les ardeurs de chacun en demandant le nom du médecin ayant constaté le décès. Là, il y a eu un flottement car aucun praticien n’avait été sollicité. Après réquisition un médecin a constaté le décès. C’est plus tard que j’ai appris par Pierre Ramat qu’il y avait eu une erreur au moment de la rédaction de cet acte de décès. Mon chef de groupe a établi un procès-verbal à ce sujet.

Quand il a été question de transporter le corps à l’Institut médico-légal le Colonel Pépin a refusé que Pierre Ramat OPJ, monte à bord de l’hélicoptère de la gendarmerie arguant de son statut civil. Puis le Procureur général ayant évoqué une éventuelle cosaisine, les préventions du colonel Pépin ont disparu et Pierre Ramat a été autorisé a embarqué dans l’hélicoptère pour accompagner le corps à la morgue de l’hôpital de la Salpétrière.

Peu après le décollage de l’appareil le commissaire principal Tourre m’a chargé de me rendre à la morgue de la Salpétrière et d’attendre sur place. Je suis parti en compagnie de l’inspecteur Lepache. Au moment ou nous arrivions sur place, nous avons été redirigés vers l’institut médico-légal où devait avoir lieu l’autopsie du corps.

En arrivant, j’ai retrouvé Pierre Ramat devant la salle d’autopsie qui était fermée à clés. J’ai noté également la présence de deux hommes qui se sont révélés être Messieurs Gaillard et Cats, respectivement Directeur et Chef de cabinet de Monsieur Boulin. Une conversation s’est engagée entre nous et à un moment j’ai dit « qu’à-t-on pu faire subir à cet homme pour qu’il en arrive à cette extrémité ». C’est alors que l’un et l’autre ont évoqué la campagne de presse et les attaques personnelles visant Robert Boulin. J’ai eu le sentiment qu’ils voyaient là ,la cause probable, du suicide du Ministre.

La porte de la salle d’autopsie s’est ouverte interrompant notre conversation. Pierre Ramat, Lepache et moi sommes entrés suivis par Messieurs Gaillard et Cats. L’un des médecins leur a demandé de sortir. A ce moment étaient présents les docteurs Bailly et Deponge le CP Tourre, l’ID Ramat Lepache et moi. Estimant que nous étions trop nombreux Tourre a demandé à Lepache de sortir pour se mettre à l’écoute de la radio de service. La porte a été refermée et l’autopsie a commencé.

Sur ce point j’ai déjà eu l’occasion de m’expliquer. En effet, j’ai été interrogé par Benoit Collombat au sujet de cette autopsie. Je lui ai dit qu’elle avait été, pour moi, plus auditive que visuelle. Il y a, à cela une raison simple c’est que, de moi même, je me suis placé en retrait. Ayant pris conscience du contexte et sachant que je n’aurais pas d’acte à rédiger, l’émotionnel s’est substitué au technique.

Je reconnais que je ne garde pas de souvenirs très précis de ces instants. Mais, à un moment, Monsieur Leimbacher premier substitut au Parquet de Versailles est entré dans la salle et s’adressant aux médecins a dit »Pas la tête, la famille s’y oppose » Evidemment ce magistrat n’a pas dit que cela et de plus il l’a peut être formulé différemment. Mais en substance c’est ce qu’il a exprimé.

L’autopsie terminée j’ai regagné le service. Je n’ai rédigé aucun procès-verbal et je n’ai plus travaillé sur cette affaire.

Les faits remontant à 1979 il est normal que les souvenirs se soient estompés. Seuls peuvent rester en mémoire les faits marquants.

Je pense que dans cette affaire, jusqu’en 2008 j’ai été d’une grande naïveté ,. J’ai pêché par excès de confiance. Cependant il faut reconnaître que la hiérarchie policière, la Justice, la presse et même la famille tout le monde croyait au suicide, cette version officielle faisait l’unanimité.Ce n’est que plus tard et progressivement que certains éléments ont commencé a semer le doute. Mais, que l’on puisse mettre en doute cette version officielle du suicide de Robert Boulin me semblait inconvenant.

C’est la lecture du livre de Benoit Collombat « Un homme à, abattre » contre enquête sur la mort de Robert Boulin qui m’a fait changer d’avis.

A partir de ce moment, après l’avoir rencontré, après avoir vu des photos et pris connaissance d’éléments que j’ignorais complètement ma conviction qu’il ne pouvait s’agir d’un suicide a été établie.

En tenant compte des éléments révélés par Benoit Collombat et en me cantonnant à ce que j’ai vu et entendu, je souhaite mettre en évidence les points suivants :

1) – L’avis de recherche concernant Robert Boulin a été diffusé à 06h,25 dans ces conditions pourquoi nous laisser venir au service normalement – heure d’arrivée 07h45 – Pourquoi ne pas nous appeler à domicile pour nous faire partir directement ?
2) – Pourquoi avoir sorti le corps en l’absence de l’identité judiciaire?
3) – Pourquoi ne pas avoir fait de constatations sur le corps au moment de la sortie de l’eau.?
4) – Au moment de la sortie du corps n’étaient présents que deux policiers, Pierre Ramat et moi. Pourtant plusieurs policiers ont attesté de leur présence sur place à ce moment ?
5) – Ultérieurement j’ai appris qu’un de mes collègues avait déclaré sur procès-verbal que les marques relevées sur le visage de Monsieur Boulin étaient consécutives à un choc contre un rocher au moment de la sortie de l’eau par les pompiers. Il n’y a pas de rocher à cet endroit et ce collègue n’était pas présent lors de la sortie du corps?
6) – Quid de la présence, en compagnie des docteurs Bailly et Deponge du CP Tourre dans la salle d’autopsie fermée à clés?

Enfin, je souhaite m’exprimer sur un point qui me tient particulièrement à coeur. Le 30 octobre 1979 quand j’ai assisté à la sortie du corps j’ai vu ce que j’ai rapporté précédemment. J’ai dit aussi que je n’avais plus travaillé sur cette affaire. Mais, dans un service de police, des bruits circulent, des mots s’échangent et c’est l’un d’eux « excoriations » qui me vaut aujourd’hui encore, bien du tourment.

En effet, dans son livre, Benoit Collombat, citant un passage de mon témoignage de 1984 écrit « Pour moi certaines des excoriations présentes sur le visage de Monsieur Boulin étaient consécutives à la sortie du corps de l’eau par les pompiers. En effet, le visage a vraisemblablement râpé la berge ».

J’indique que ce témoignage était sincère mais, à ma grande confusion, il n’était qu’une extrapolation puisque je n’avais vu aucune photos en gros plan du visage. Pour comprendre mon état d’esprit à l’époque, il faut restituer le contexte. Car, Monsieur Boulin s’est suicidé, tout le monde le dit, les autorités, la presse et les politiques. Donc , aucune raison de douter et si quelqu’un évoque la présence d’excoriations sur le visage de Robert Boulin c’est sûrement parce que le visage « a râpé la berge »

Parlant de mon témoignage Benoit Collombat ajoute « La Cour de cassation en fait son miel » donc, si je comprends bien, c’est grâce à mon témoignage que le dossier a pu être refermé. C’est dire si je me sens concerné.

Il est évident que ce témoignage est désormais caduc. Et, à la lumière de ce qui précède je le récuse.

Pour terminer, et en dehors des 75 anomalies relevées par Benoit Collombat, démontant totalement la thèse officielle du suicide pour rendre évidente celle de l’assassinat je tiens à dire ceci. Le visage de Robert Boulin présente non des excoriations mais des fractures et pour justifier leurs présences il faut des témoignages donc, des policiers qui n’étaient pas présents au moment de la sortie du corps ont attesté par procès-verbal que ce sont les pompiers qui par leurs manoeuvres hasardeuses et leur manque de précaution dans la manipulation du corps sont responsables des fractures.

L’un d’entre eux, plus inventif que les autres a imaginé qu’un rocher ferait l’affaire. Le problème, le gros problème c’est qu’il n’y a pas de rocher dans l’étang Rompu et que ce collègue faisant preuve d’une imagination débordante n’était pas présent.

Tout dans cette affaire est scandaleux, les dysfonctionnements de la Justice et son inertie les mensonges répétés des autorités et le silence des politiques. Je souhaite très vivement que cette affaire pourra trouver sa conclusion et que justice sera rendu à Robert Boulin à sa famille et à ses amis. et, très sincèrement j’espère que tous les responsables de ce fiasco policier et judiciaire seront identifiés et poursuivis.