LIBAN: les mésaventures de Maroun Labaki, ou le bonheur d’être Belge

Publié: 23 juillet 2018 dans Informations générales

DIGNITÉ – Dimanche dernier, 15 juillet, alors que le soleil se hissait à peine au-dessus du Mont-Liban, j’ai été empêché de prendre l’avion à l’aéroport de Beyrouth. Je rentrais à Bruxelles. A la porte d’embarquement, un agent zélé de la Sûreté générale libanaise a repéré un petit bout d’autocollant jaune à trois quarts arraché à l’arrière de mon passeport belge, avec un code barre anonyme, et m’a lancé, l’air mauvais : « Vous avez été en Israël ! ». J’ai répondu : « Plus d’une fois, parce que je suis un journaliste belge et que ça fait partie de mon métier ».
L’avion est parti sans moi. J’ai été transféré au sous-sol de l’aéroport dans les locaux de la Sûreté générale, où on m’a immédiatement privé de mon smartphone puis interrogé sur mes reportages en Israël (parus dans le quotidien « Le Soir »). Au préposé, j’ai répété dans mon plus bel anglais : « Je suis un journaliste belge, certes d’origine libanaise mais belge, je voyage toujours avec mon passeport belge, même quand je viens au Liban, et vous êtes en train de porter atteinte à ma liberté, à ma liberté d’informer, et au-delà de ma personne à la liberté de la presse ».
La liberté de la presse, il n’en avait rien à faire. Il m’a dit : « Comme Libanais, vous avez fait quelque chose de très grave en allant en Israël, parce qu’Israël est notre ennemi ». Je peux comprendre que le Liban considère l’Etat d’Israël comme son ennemi. Mais, moi, j’avais jadis officiellement demandé à ne plus être citoyen libanais, à être biffé des registres, et ma requête avait subi un classement vertical : pas possible ! Dimanche dernier, j’ai donc été pris en otage.
Cinq heures durant, traité comme un criminel, j’ai cru que tout allait basculer. Jusqu’au moment où le préposé, après avoir parlé au téléphone à un juge militaire, car mon cas était du ressort de la justice militaire, m’a déclaré, un peu contrarié : « Vous avez de la chance, le juge a dit que, vu votre âge, il ne fallait pas vous menotter, et vous priver de liberté et de passeport. Mais, demain, vous devrez vous présenter au tribunal militaire ». Je n’ai jamais été aussi heureux d’avoir 60 ans !
J’ai passé la matinée de lundi au tribunal militaire. Ma qualité de journaliste m’a valu en outre de passer la matinée de mardi aux Renseignements militaires, ce qui n’était pas prévu. Photos de face et de profil sur fond blanc poisseux avec mes prénom et nom en grand au niveau de mon torse, relevé des empreintes digitales, scan de l’iris, etc. : comme dans un mauvais film. Et toujours les mêmes questions sur mes voyages en Israël. Et toujours ma crainte de l’arbitraire, ma peur que soudain ça ne tourne mal…
C’était choquant ! Je n’ai toutefois subi que de la violence verbale. Et encore : pas de la part de tous les agents auxquels j’ai eu à répondre. La nature humaine est fascinante, y compris dans les sombres officines sécuritaires du Moyen-Orient. Certains ont refusé de me donner un verre d’eau, d’autres m’ont offert le café… En revanche, je reste inquiet pour certains de mes compagnons d’infortune, si j’ose les appeler ainsi, exposés à des traitements dégradants, et en particulier pour quatre jeunes hommes qui ont pris l’ascenseur en même temps que moi aux Renseignements militaires, mais poignets menottés et yeux bandés ! La torture a été en théorie criminalisée au Liban au mois d’octobre dernier…
Finalement, un juge militaire m’a autorisé, mardi après-midi, à quitter le Liban : je n’étais pas un espion, juste un journaliste belge d’origine libanaise qui avait fait son métier. Fini l’intimidation ! J’ai sauté dans le premier avion – en achetant moi-même un nouveau billet. Depuis, ma colère a fait place à une sorte d’euphorie. Je savoure mon bonheur d’être belge, et plus encore celui d’être citoyen de l’Union européenne. Notre Europe est loin d’être parfaite, et nous devons sans relâche nous employer à l’améliorer. Mais plus que tout autre territoire ou ensemble, elle est l’écrin de la dignité humaine.

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