Les frontières contre l’empire? par Jacques Sapir

Publié: 29 octobre 2015 dans 1 - Revue de presse - Journaux télévisés - Videos, 2 - WORLDWIDE, Réflexions
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Carte du monde, Portugal
Les frontières contre l’empire?

© Flickr/ www.GlynLowe.com
18:07 26.10.2015(mis à jour 14:24 27.10.2015) 
Jacques Sapir

La question de la « mondialisation » est donc aujourd’hui posée (1). Un ancien ministre français, M. Montebourg pour ne pas le nommer, a fait de cette question, à travers le concept de démondialisation et le thème du « produire français » (2), l’un des thèmes politiques les plus en vogue du moment. On peut d’ailleurs constater que ceci ne se limite pas à la France. De nombreux pays, dont en particulier la Russie, prennent conscience aujourd’hui qu’une trop grande exposition au commerce international et à la concurrence « mondiale » présente bien plus d’inconvénients que d’avantages.

Cette question met en lumière le rôle des frontières, et ceci alors que leur importance est de plus en plus évidente, même en Europe, du fait de la crise migratoire. Or, la question des frontières a été abordée par Régis Debray il y a de cela déjà quelques années. Il montre, avec son talent et sa plume élégante, que les frontières sont un rempart indispensable contre la tentation de certain pays à constituer un empire. Voilà ce qui remet aussi au centre du jeu la notion de souveraineté.

Frontières et mondialisation
Le fait que les pays d’Asie qui connaissent la plus forte croissance ont systématiquement violé les règles de la globalisation établies et codifiées par la Banque mondiale et le FMI a été établi par Dani Rodrik (3). Ceci renvoie à la question des politiques nationales et à la problématique de l’État développeur qui renaît dans le débat, depuis quelques années (4). Cette problématique est en réalité au cœur du réveil industriel de l’Asie (5). En fait, ce sont ces politiques nationales qui constituent les véritables variables critiques pour la croissance et le développement, et non l’existence ou non de mesures de libéralisation du commerce international. Mais admettre cela revient à devoir reconsidérer le rôle de l’État dans les politiques économiques et le rôle du nationalisme comme idéologie associée au développement (6). On touche ici à de puissants tabous de la pensée orthodoxe en économie comme en politique.

Pourtant, il est clair que ce protectionnisme, ces politiques de développement national, n’interdisent nullement le commerce international. Le protectionnisme n’est pas l’autarcie. Ceci devrait être évident pour tout le monde. Mais, quand François Hollande, Président de la République, appelle, à l’occasion du soulèvement récent des agriculteurs en France, à « manger français », ne se fait-il pas, lui, l’apôtre de l’autarcie? Sa formule relève en effet de ce qui s’appelle l’autarcie, ce qu’aucun économiste ne peut recommander. En réalité, des formes de protectionnisme, égalisant les conditions tant sociales qu’écologiques dans lesquelles les biens sont produits, sont absolument nécessaires. Ces formes de protectionnisme seraient plus efficaces si nous pouvions arriver à un accord commun avec certains de nos partenaires. Mais, même sans cet accord, elles seraient incontestablement efficaces.Du rôle modérateur de la notion de frontière
Il faut aussi se souvenir du petit livre publié en 2010 par Régis Debray et qui s’intitulait Eloge des Frontières (7). Il faut donc lire ou relire ce petit livre qui dit une grande chose. La frontière, parce qu’elle distingue un intérieur d’un extérieur, permet le contact avec l’autre comme elle permet la démocratie, cette combinaison de pouvoir et de responsabilité. Dans une interview qu’il donne à l’occasion de la sortie de ce livre au JDD, Régis Debray dit aussi: « La frontière, c’est la modestie: je ne suis pas partout chez moi. J’accepte qu’il y ait de l’autre et pour faire bon accueil à un étranger, il faut avoir une porte à ouvrir et un seuil où se tenir, sinon ce n’est plus un hôte mais un intrus. Un monde sans frontières serait un monde où personne ne pourrait échapper aux exécuteurs de fatwas ou aux kidnappeurs de la CIA. (…)La méconnaissance des frontières relève d’un narcissisme dangereux, qui débouche sur son contraire: les défenses paranoïaques. Une frontière invite à un partage du monde et décourage son annexion par un seul » (8).

On voit que le propos est large. Il faut en tenir compte. Sans l’existence de frontières, la distinction entre l’invitant et l’invité cesserait d’exister. Dès lors, ne pourrait plus être pensée l’obligation morale qu’il y a à accueillir un étranger poursuivi par un pouvoir tyrannique sur son sol natal, obligation qui — il faut le rappeler — existe dans la déclaration des Droits de l’Homme et dans le préambule de la Constitution en France. Mais, ce que dit Régis Debray va encore plus loin. L’existence de frontières permet de penser la pluralité du monde. Elle s’oppose à la vision unifiante — et terrifiante — de l’empire universel. C’est l’existence de frontières, parce qu’elle permet l’existence de nations, qui permet l’internationalisme et non, comme le confondent beaucoup aujourd’hui, un a-nationalisme, une généralisation du statut d’apatride pour tous.Frontières et souveraineté
Mais, parler de frontière est une autre manière de parler de la souveraineté.
Dès lors, on peut définir le souverainisme étymologiquement comme l’attachement de quelqu’un à la souveraineté de son pays, et donc l’attachement à ses frontières. Cela pourrait en faire un équivalent du patriotisme. Mais, dans sa signification actuelle, le souverainisme définit en réalité un attachement et une défense de la souveraineté du peuple, qui est le fondement principal de la démocratie. Le souverainisme est donc ce qui permet l’expression de la volonté d’une communauté politique (le peuple) à pouvoir décider de lui-même, par lui-même et pour lui-même sur les questions importantes (9).

C’est donc une notion qui s’enracine profondément dans une vision de gauche de la société. C’est ce qui explique, sans doute, le succès grandissant des idées souverainistes car elles sont les seules qui permettent de rattacher l’aspiration au progrès social à des mécanismes concrets, car fonctionnant au sein d’espaces territorialisés clairement définis. Ce souverainisme ne relève pas d’une quelconque xénophobie. Il permet au contraire de penser la libre disposition d’un peuple de prendre son destin en main.
Le souverainisme est donc la position logique, et même la position nécessaire, de tous ceux qui veulent penser la démocratie, non pas comme un rite formel mais comme une pratique réelle. Qu’il y ait, à partir du moment où la souveraineté est établie et la démocratie réelle rétablie, des oppositions entre courants se réclamant du souverainisme est chose normale. On peut même dire qu’elle fait partie intégrante du processus démocratique. Mais, ces différents courants doivent être unis quand il s’agit de défendre la souveraineté et la démocratie. De ce point de vue, et contrairement à ce que d’aucuns écrivent (10), il n’existe pas de souverainisme « de gauche » ou « de droite ». Il existe des opinions, de droite ou de gauche, tenues par des souverainistes. Mais, l’ensemble des « anti-souverainistes » sont en réalité des gens que l’on peut qualifier comme « de droite » car ils se prononcent contre les bases mêmes de la démocratie.Retour des frontières ou retour des Nations?
Ce à quoi on assiste depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, c’est au contraire à un retour des Nations (11). Ce retour a commencé avec le rétablissement de la Russie; il s’est prolongé avec les politiques des Etats d’Asie orientale. Désormais, ce processus concerne directement l’Europe. Face à ce retour des Nations, on peut soit le combattre, mais c’est un combat perdu d’avance, ou l’on peut chercher à fonder de nouvelles formes de coopération entre ces Nations.

Car, le retour des Nations n’implique nullement celui du nationalisme et du bellicisme. Les grands projets, dont les européens sont fiers, à juste titre, ont TOUS été le résultat de coopérations multinationales, et non d’un processus fédéral. Qu’il s’agisse d’Ariane ou d’Airbus, au départ ce sont quelques pays qui ont décidé de mettre en commun leurs savoir-faire et leurs compétences. D’ailleurs, Airbus n’aurait jamais existé sans l’accord franco-allemand pour la construction de l’avion de transport Transall, au début des années 1960, et sans le Concorde franco-britannique, décidé au milieu des années 1960, deux programmes qui ont permis une modernisation décisive de l’industrie française.
Aucun de ces grands projets, et de ces grandes réussites, n’est aujourd’hui possible dans le cadre étriqué et étouffant de l’Union européenne. On a tout à fait le droit de penser que les Nations sont des cadres périmés. Mais en ce cas, il faut en tirer les conséquences pour soi-même. C’est pourquoi on ne peut qu’être très choqué de certains propos tenus récemment par François Hollande lors de son discours devant le Parlement européen, non tant par les propos eux-mêmes, mais du fait qu’ils sont contradictoires avec la fonction de Président de la République qu’il occupe. S’il était cohérent, il devrait donc démissionner.Le retour des frontières?

La crise des réfugiés en Europe et au Proche-Orient suscite aujourd’hui la montée d’un discours sur le « retour des frontières », discours suscité par des décisions spectaculaires comme celle de la Hongrie, de construire un « mur » le long de sa frontière. Ce discours est en réalité assez étonnant et ne correspond nullement à une situation où les frontières auraient disparues. Mais il décrit bien l’idéologie dominante dans une partie de la presse et chez certains commentateurs. Ce que traduit le changement de situation en Europe, c’est bien le retour des Etats, et donc des frontières. Mais ce retour était prévisible, et si la crise migratoire qui se manifeste depuis l’été 2015 le rend plus visible, il n’en existe pas moins depuis de nombreuses années.

Il faut en effet constater que les frontières existent aujourd’hui et qu’elles n’ont jamais été abolies en réalité. C’est une évidence, mais cela relève de la « découverte » pour certains. De ces frontières, certaines sont plus étanches que d’autres, mais elles sont une réalité générale. Par ailleurs, même au sein de l’Union Européenne l’accord de Schengen est aujourd’hui ouvertement remis en cause. Signe des temps: nous voici bien ramenés à la question des frontières et, par ce biais, à celle des Etats-Nations. Mais, cette question pose alors en filigrane d’autres questions, comme celle de la mondialisation ou celle de la souveraineté. Et c’est bien ce qui dérange certains.Du rôle politique de la frontière
La véritable question n’est pas, en réalité, celle d’une abolition supposée, et donc d’un retour fantasmé aux frontières. La véritable question est à quoi ces frontières doivent-elles servir. L’une des premières choses que l’on peut dire à cet égard est que la frontière est, en réalité, la condition de la démocratie. C’est elle qui permet de relier la décision collective et la responsabilité. Sans l’existence de frontières, nous vivrions dans une indétermination territoriale qui aurait d’importantes conséquences. Nous pourrions certes avoir la possibilité de la décision en commune, mais la communauté politique, ce que l’on appelle le « peuple », ne serait pas mis devant la responsabilité de long terme qui vient de l’existence sur un territoire donné. Faute de cette responsabilité, et des conflits que cette dernière produit, il n’y aurait pas eu le développement des institutions dont l’historien et homme politique français du début du XIXème siècle, François Guizot, disait qu’il était le développement de la civilisation (1). Ce fut d’ailleurs, historiquement, le problème qui empêcha les peuples nomades de se donner des institutions sociales et politiques à l’image des peuples sédentaires.

La frontière est aussi constitutive de la démocratie en cela qu’elle détermine ce qu’est un peuple, c’est à dire une communauté politique identifiable, et non une appartenance ethnique ou religieuse. C’est la frontière qui met l’étranger voulant vivre dans un autre pays devant le choix de s’intégrer ou d’être privé de droits politiques. Elle est une séparation entre l’intérieur et l’extérieur, séparation sans laquelle aucune organisation — et je rappelle qu’un Etat est une organisation — ne saurait, tout comme tout être vivant, exister. Même les protozoaires ont une membrane qui les isole de leur environnement.Le rôle économique des frontières

Mais, le rôle de la frontière ne s’arrête pas à la délimitation politique d’un territoire. Une frontière peut aussi jouer un rôle important en économie. Une frontière doit jouer le rôle d’un filtre laissant passer certaines choses et bloquant certaines autres. Ainsi, la question des frontières pose celle du protectionnisme. On sait que ce dernier a mauvaise presse. Pourtant, on sait bien que le « doux commerce », expression souvent associée au libre-échange (2), n’est qu’un mythe, ce qui a été souligné par de nombreux économistes (3). En fait, le libre-échange fut surtout le vecteur de tentations impériales (4).
Mais, surtout, la question du protectionnisme est indissolublement liée à celle des politiques de développement. Les travaux d’Alice Amsden (5), Robert Wade (6) ou ceux regroupés par Helleiner (7) montrent que, dans le cas des pays en voie de développement, le choix du protectionnisme, s’il est associé à de réelles politiques nationales de développement et d’industrialisation (8), fournit des taux de croissance qui sont très au-dessus de ceux des pays qui ne font pas le même choix.
Avec l’émergence de la nouvelle théorie du commerce international de Paul Krugman, on peut considérer que le protectionnisme a retrouvé en partie ses lettres de noblesse (9). Paul Krugman lui-même a récemment reconnu que la globalisation pouvait bien, malgré tout, être considérée comme coupable (10). Un exemple est le recours massif à une sous-traitance étrangère, ce qui n’avait pas été prévu et qui modifie considérablement l’approche de la mondialisation (11).

Cette question du rôle de la frontière est ouvertement posée avec ce que l’on appelle la « mondialisation ». On voit bien que le processus de démondialisation (12), dont Arnault Montebourg s’était fait le chantre et qui était perceptible depuis des années, aujourd’hui s’amplifie et acquiert une nouvelle légitimité (13). Cela correspond à cette prise en compte que l’action économique de l’Etat doit se faire dans le cadre de frontières.

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur.

(Partie I)

(1) Sapir J., La Démondialisation, Paris, Le Seuil, 2010.
(2) Montebourg A., Votez pour la démondilisation, Paris, Flammarion, 2012.
(3) D. Rodrik, « What Produces Economic Success? » in R. Ffrench-Davis (dir.), Economic Growth with Equity: Challenges for Latin America, Londres, Palgrave Macmillan, 2007. Voir aussi, du même auteur, « After Neoliberalism, What? », Project Syndicate, 2002 (www.project-syndicate.org/commentary/rodrik7).
(4) Voir T. Mkandawire, « Thinking About Developmental States in Africa », Cambridge Journal of Economics, vol. 25, n° 2, 2001, p. 289-313; B. Fine, « The Developmental State is Dead. Long Live Social Capital? », Development and Change, vol. 30, n° 1, 1999, p. 1-19.
(5) H.-J. Chang, Kicking away the Ladder: Policies and Institutions for Development in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002

(6) H.-J. Chang, « The Economic Theory of the Developmental State » in M. Woo-Cumings (dir.), The Developmental State, Ithaca, Cornell University Press, 1999
(7) Debray R., Eloge des Frontières, Paris, Gallimard, 2010.
(8) Publié dans le JDD du 13 novembre 2010, http://www.lejdd.fr/Culture/Livres/Actualite/Regis-Debray-La-frontiere-c-est-la-paix-interview-233498

(9) Selon la définition donnée par Abraham Lincoln de la démocratie dans la fameuse « Adresse de Gettysburg ».

(10) Voir Plassart P., « Sirènes souverainistes », in Le Nouvel Economiste, 22 octobre 2010, http://www.lenouveleconomiste.fr/sirenes-souverainistes-28489/

(11) Sapir J., Le Nouveau XXIè Siècle, le Seuil, Paris, 2008

Le retour des frontières? (Partie II)

(1) F. Guizot, Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l’Empire Romain, Didier, Paris, 1869. Texte tiré de la 7ème leçon, de 1828.
(2) F. Rodriguez, D. Rodrik, « Trade Policy and Economic Growth: A Skeptics Guide to the Cross-National Evidence » in B. Bernanke, K. Rogoff (dir.), NBER Macroeconomics. Annual 2000, Cambridge (MA), MIT Press, 2001.
(3) Bairoch P., R. Kozul-Wright, « Globalization Myths: Some Historical Reflections on Integration, Industrialization and Growth in the World Economy », Discussion Paper, n° 113, Genève, UNCTAD-OSG, mars 1996
(4) Dont Reinert A.S., Translating Empire, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2011.
(5) A. Amsden, Asia’s Next Giant, New York, Oxford University Press, 1989.
(6) R. Wade, Governing the Market, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 1990.
(7) G. K. Helleiner (dir.), Trade Policy and Industrialization in Turbulent Times, Londres, Routledge, 1994.
(8) Voir C.-C. Lai, « Development Strategies and Growth with Equality. Re-evaluation of Taiwan’s Experience », Rivista Internazionale de Scienze Economiche e Commerciali, vol. 36, n° 2, 1989, p. 177-191.

(9) Voir A. MacEwan, Neo-Liberalism or Democracy?: Economic Strategy, Markets and Alternatives For the 21st Century, New York, Zed Books, 1999.

(10) P. Krugman, « A Globalization Puzzle », 21 février 2010, disponible sur krugman.blogs.nytimes.com/2010/02/21/a-globalization-puzzle.html.
(11) Voir R. Hira, A. Hira, avec un commentaire de L. Dobbs, « Outsourcing America: What’s Behind Our National Crisis and How We Can Reclaim American Jobs », AMACOM/American Management Association, mai 2005; P. C. Roberts, « Jobless in the USA », Newsmax.com, 7 août 2003, www.newsmax.com/archives/articles/2003/8/6/132901.shtml.
(12) Sapir J., La Démondialisation, Paris, Le Seuil, 2010.
(13) Montebourg A., Votez pour la démondilisation, Paris, Flammarion, 2012.

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