Archives de 4 août 2015

Illustré de témoignages et d’images d’archives, ce doc de notre confrère Olivier Toscer raconte comment l’ombre de Cosa Nostra plane sur tout le parcours de Berlusconi. Un film édifiant.
"Berlusconi et la mafia, scandales à l'Italienne" d'Olivier Toscer (France 3) « Berlusconi et la mafia, scandales à l’Italienne » d’Olivier Toscer (France 3)

A deux reprises, le penchant prononcé de Silvio Berlusconi pour les fêtes débridées aura joué un rôle majeur dans le cours de sa carrière. En 2010, le scandale autour des fameuses soirées Bunga Bunga, des parties fines en compagnie de jeunes filles, éclate dans la presse transalpine. L’onde de choc médiatique fait sérieusement vaciller le trône du Cavaliere, avant que les suites judiciaires de cette affaire ne contribuent à le pousser vers la sortie de la scène politique. En 2011, il démissionne de son poste de président du conseil des ministres. Deux ans plus tard, il est condamné en première instance pour « incitation à la prostitution de mineures et abus de pouvoir ». Finalement, il sera acquitté en appel en juillet 2014. Mais l’affaire aura marqué le début de la fin pour Berlusconi.

Soirées délurées, tentative d’enlèvement

Dans les années 70, c’est à la suite d’une autre de ses soirées délurées que le parcours de l’homme d’affaire italien connaît un tournant décisif. A l’époque, l’intéressé, alors promoteur immobilier en pleine ascension, organisait déjà de folles fêtes dans sa villa San Martino à Arcore, une petite ville de la banlieue de Milan. Un soir, à la sortie de l’une de ses agapes libertines, un des convives échappe de peu à un enlèvement. Berlusconi s’inquiète. Il se demande s’il n’était pas la véritable cible des kidnappeurs. La tentative avortée n’est peut-être qu’un avertissement.
A l’époque, les rapts de riches personnalités assorties de demandes de rançons sont monnaie courante en Italie.

L’entrepreneur demande à son fidèle lieutenant, Marcello Dell’Utri, originaire de Sicile, de lui arranger un rendez-vous avec la Mafia. L’homme de confiance prend contact avec l’un des pontes de Cosa Nostra, Stefano Bontade, dont la légende voudrait qu’il soit à la tête d’une armée de 300 hommes. L’entrevue se déroule en mai 1974 dans l’une des entreprises du Cavaliere à Milan, comme le raconte un repenti dans « « Berlusconi et la mafia, scandales à l’italienne », le documentaire de notre confrère de L’Obs, Olivier Toscer. Le ton de l’entretien est détendu. Presque convivial. Berlusconi raconte ses mésaventures. Bontade propose de lui envoyer un de ses hommes pour assurer sa sécurité : Vittorio Mangano. Officiellement, il est embauché comme « garçon d’écurie » dans la villa de Berlusconi et va parfois chercher les enfants de ce dernier à l’école. Mais l’intéressé, condamné à plusieurs reprises notamment pour extorsion de fonds, n’a pas vraiment le profil du palefrenier ni de la nounou.

Longue et fructueuse collaboration entre Berlusconi et Cosa Nostra

Bien sûr, lorsque la mafia rend ce genre de service, ça n’est jamais gratuit. Comme le raconte le film d’Olivier Toscer, documenté, illustré de témoignages de protagonistes de tout premier plan (mafieux repentis, procureurs, conseillers très proche du Cavaliere…) et ponctué d’images d’archives parfois très comiques, ce rendez-vous de Milan marque le début d’une longue et fructueuse collaboration entre Berlusconi et Cosa Nostra, celle-ci étant tour à tour le protecteur, le financier, l’agent électoral du Cavaliere. Une relation de longue durée dans laquelle les intérêts bien sentis des deux parties se rejoignent.

Au milieu des années 70, lorsque l’homme d’affaires lance son projet de ville nouvelle baptisée Milano 2, c’est vers ses nouveaux amis qu’il se tourne pour leur proposer d’investir. Ca tombe bien : dominant le marché de la drogue, Cosa Nostra cherche à recycler une partie de son argent sale. Quelques années plus tard, Berlusconi leur fournit une nouvelle opportunité : déjà à la tête d’une télé locale à Milan, il décide de racheter une à une les chaînes locales et régionales d’Italie pour constituer un grand réseau national. Là encore, Cosa Nostra est sollicitée pour appuyer financièrement le projet. Cela donnera la chaîne Canale 5, première pierre de Mediaset, le groupe multimédia qui a fait la fortune de Silvio Berlusconi.

La mafia se rappelle à son bon souvenir

Mais lorsque Berlusconi prend ses distances, la mafia se rappelle à son bon souvenir. En 1984, une bombe artisanale explose devant chez lui à Milan. « C’est Vittorio Mangano, assure Berlusconi à Dell’Utri dans une conversion téléphonique enregistrée par la police. Ca a été fait avec affection, poursuit-il en blaguant. Il a seulement abîmé le bas du portail. C’est un truc respectueux et affectueux. Une personne normale m’aurait envoyé un recommandé. Lui, il a placé une bombe »

Aux débuts des années 90, le Cavaliere se lance dans la politique. Il va trouver en Cosa Nostra un de ses plus fidèles soutiens. A l’époque, de courageux juges italiens ont lancé l’opération Mains Propres (« Mani pulite ») pour lutter contre la corruption qui gangrène le pays : chefs mafieux et politiciens de premier plan tombent les uns après les autres. C’est le cas de Bettino Craxi, le président du conseil, proche soutien de Berlusconi dont il fut le témoin de mariage. Après la chute de celui-ci, le patron de Mediaset n’a plus de protecteur dans le monde politique. Depuis l’effondrement de la Démocratie Chrétienne, engluée dans des scandales à répétition, la mafia, elle non plus, n’a plus d’interlocuteur privilégié sous les ors de la République italienne.

Aussi quand Berlusconi décide de créer de toute pièce une nouvelle formation politique, Forza Italia, les cadres de Cosa Nostra se démènent comme de beaux diables pour faire élire les candidats de ce parti. Lors des législatives de 2001, toutes les 61 circonscriptions de Sicile, sans exception aucune, éliront un député Forza Italia au parlement italien. Sûrement un hasard : quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement de Berlusconi votera une loi sur les repentis, beaucoup moins favorable à ces derniers, assouplira le régime de détention des mafieux et reverra à la baisse les condamnations de certains d’entre eux.

Silvio Berlusconi ne sera jamais condamné pour ses liens supposés avec la mafia. Son bras droit, Marcello Dell’Utri sera poursuivi et condamné en mai 2014 à sept ans de prison pour complicité d’association mafieuse. Durant le procès, les magistrats le qualifièrent « d’ambassadeur » de la Cosa Nostra à Milan. Un homme d’honneur comme on dit à Palerme.

Vincent Monnier

 

Mardi 4 Aout 2015, 23h05 sur France 3. « Berlusconi et la mafia, scandales à l’italienne », documentaire d’Olivier Toscer. (2015). 52 min.

source: http://teleobs.nouvelobs.com/actualites/20150723.OBS3075/berlusconi-et-la-mafia-la-comedie-du-pouvoir.html

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